Société: 3- D’où vient le nationalisme ethnique en Corée

12 novembre 2016
Album, Histoire

Dans ce troisième et dernier article sur la société et la politique en République de Corée, je vous propose de connaître quelques faits à l’origine de la montée du nationalisme “ethnique” coréen encore visible de nos jours.

COLONISATION JAPONAISE 1910-1945

L’année 1910 en Corée est marquée par le dernier traité inconditionnel Japon-Corée prévoyant la fin de l’Empire de Corée et de la dynastie Yi avec le début de la colonisation japonaise (aucun des traités ne fut signé par l’empereur Gojong). Bien sûr, ce processus débuta en 1876 avec le premier traité inconditionnel Japon-Corée où les dirigeants de l’archipel ont apporté les méthodes et organisations politiques, économiques et militaires du gouvernement Meiji (le second traité date de 1905). L’empire de Corée, fondé par l’empereur Gojong en 1897 disparaît par le nom et devient ainsi la première grande conquête territoriale de l’archipel et fait donc partie intégrante de l’Empire du Japon. D’une manière socioculturelle, nous pouvons affirmer que la Corée a perdu ses valeurs traditionnelles après promulgation de la loi d’interdiction de toute pratique culturelle coréenne, et émanant du Gouvernorat Général japonais de Corée, et ce, sous peine d’emprisonnement à vie ou de mort. C’est ainsi que le Japon impérial imposa son modèle de vie et d’organisation et régna pendant près de 35 années dans la péninsule de Corée ainsi que dans le nord-est chinois.

Liang Qichao

Liang Qichao

En août 1945, la capitulation inconditionnelle du Japon face aux armées alliées marque la fin des 35 années officielles de colonisation japonaise de la péninsule de Corée dès que les armées américaines et soviétiques libèrèrent le pays. Les coréens remercièrent les troupes américaines et soviétiques pour la libération, espérant alors pouvoir rétablir le royaume de Joseon, la dynastie Yi et reconstruire le pays. Et pourtant, ce bonheur fut de courte durée puisque vous connaissez la suite. Cinq années après la division de la péninsule de Corée par les armées américaines et soviétiques, faisant du pays leur trophée de guerre, la guerre de Corée éclate le 25 juin 1950. Elle voit l’intervention des Nations-Unies pour le sud et de la triple alliance Sino-soviétique pour le nord. C’est avant tout une guerre psychologique basée sur les idéologies des deux grands modes de pensée et de vie de cette époque, le capitalisme et le communisme. Après trois années de guerre, l’armistice est signée le 27 juillet 1953 dans le village de Panmunjeom en pleine frontière militaire actuelle. C’est à cet endroit, aujourd’hui, que les pourparlers militaires entre les Nations-Unies et la République Populaire Démocratique de Corée ont lieu.

Division nord-sud

Division nord-sud

L’année 1965 en Corée marque l’abolition des traités de 1905 et 1910 en tant que “nul et non avenu”. La Corée est donc libérée de ce poids historique mais ne le sera jamais d’un point de vue psychologique. Les souffrances infligées par le Japon Impérial envers la population coréenne et chinoise (le cas de la répression du 1 mars 1919 et des crimes de guerre de l’unité 731) ainsi que la loi d’interdiction de pratique de la culture coréenne marquent le premier point dans l’escalade nationaliste à cette époque. Le mouvement de libération du 1er mars 1919 mobilise l’armée impériale japonaise. Elle arrête plus de 50.000 manifestants et en tue 20.000. Quant à l’unité 731, il s’agit d’un groupe secret de recherche d’armement bactériologique ayant pour expérimentation le corps humain. Cette unité japonaise, commandée par le général Shiro Ishii, et créée sous ordres de l’empereur Hirohito, pratiquait des expérimentations d’une violence extrême. Elle assassina près de 500.000 civils et militaires chinois, coréens et russes entre 1933 et 1945. Elle fut aussi la première unité de guerre bactériologique et permis la création d’autres unités partout dans la Chine japonaise. Le second point est ensuite marqué par la guerre de Corée et par le choix entre l’idéologie communiste au nord et capitaliste au sud (par la nouvelle colonisation américano-soviétique).

SIN CHAEHO ET LA PENSEE MINJOK

Sin Chaeho est avant tout un historien nationaliste mais également un indépendantiste coréen né quelque part dans la province de Chungcheong du sud en 1880. Il a été le fondateur du parti nationaliste “Sinminhoe” et a travaillé comme journaliste pour le “Daehan Maeil Sinbo”. Finalement, il a été professeur à l’Université Sunggyungwan. Outre l’écriture des ouvrages comme le “Doksa Sillon” en 1908 et le “Joseon Sanggosa” en 1931, il a compilé l’historiographie de la pensée nationaliste ethnique coréenne. C’est ce qui est appelé “Pensée Minjok”.

Doksa Sillon

Doksa Sillon

Dans ce mouvement, il prône l’idée que la race moderne coréenne et la race moderne chinoise du nord-est ont une seule et même origine ethnique. Il a aussi écrit de nombreux autres ouvrages anti-impérialisme japonais et d’autres pour l’indépendance de la Corée. Il fut d’ailleurs arrêté en 1936 suite à ses publications, reconnu comme activiste ennemi du Japon et condamné à mort par le Gouvernorat Général japonais de Corée.

NOTION DE “SANG PUR”: CROYANCE D’UNE HOMOGENEITE ETHNIQUE

La notion d’homogénéité de la race coréenne est un concept créé au début du XXème siècle. Elle n’a presque jamais effleuré l’esprit de la population coréenne avant cette époque, mis à part auprès de quelques personnages ayant vécu sous la période des trois royaumes, au royaume de Goryeo et de Joseon. Le concept de race pure a été définie par quelques nationalistes coréens comme Sin Chae Ho et Gye Yeonsu mais aussi par des nationalistes chinois comme par exemple le célèbre Liang Qichao. De plus, les écrits de Sin Chae Ho ont été influencés par la période dans laquelle il vivait, c’est-à-dire lors de la colonisation japonaise de la Corée. Cette influence provient de l’envie des coréens de se libérer et de libérer le pays de l’annexion japonaise. Pour se faire, un peuple uni avec une même idéologie peut être une arme redoutable. C’est donc par les écrits de Sin Chae Ho sous un climat de peur lié à la colonisation que le concept de race de sang pur a été créé. Toutefois, Sin Chae Ho a fortement été influencé par les pensées nationalistes du chinois Liang Qichao. La race de sang pur ramène tous les peuples vivants avec les mêmes coutumes et parlant la même langue en un seule groupe uni. Ceci est dénommé “Pensée Minjok”.

Pensée Minjok

Illustration de la pensée Minjok

Toutefois, ce qui est enseigné dans les livres scolaires c’est la pensée “Wonhan” et faisant référence à la pensée pure et officielle dite “pensée coréenne”. L’idée de la pensée coréenne pure Wonhan vient d’un certain ressentiment d’injustice ou de méchanceté éprouvé par une personne dans le cadre d’une relation interpersonnelle. Il peut donc s’agir des relations familiales ou amicales mais aussi professionnelles. C’est aussi ce qui détermine les faits et gestes liés à l’importance de la première image que nous donnons au sein de la société coréenne. C’est ce qui nous définira par nature aux yeux des coréens. Le sentiment Wonhan est aussi lié à l’honneur d’une famille et c’est ce qui est inéluctablement connecté à ce désir de suicide lorsque l’on est victime ou coupable d’un fait.

EFFETS SUR LA CORÉE MODERNE

Depuis la libération en 1945, le mouvement Minjok se fait toujours ressentir en Corée, bien qu’il est fort différent de sa définition d’origine puisqu’il est dénommé maintenant comme pensée individuelle “Danil Minjok”. Celle-ci est représentée par la population coréenne fatiguée et meurtrie par la présence étrangère dans le pays. C’est donc ce qu’on appelle communément en français la xénophobie. Les xénophobes coréens se disent souvent fidèles à la pensée Minjok alors que son but principal n’a jamais été d’hair les étrangers. Bien sûr, il y a une forme d’intolérance puisqu’il prône l’union d’un même peuple en tant que groupe unique, empêchant tout contact et relation avec des groupes extérieurs à la race coréenne alors dénommée “Gukmin”. Cette pensée Danil Minjok a été évoquée par le leader Gim Gu lors d’un discours sur la division de la Corée entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

Leader Gim Gu

Leader Gim Gu

Entre 1948 et 1960, la Corée choisit son premier leader d’après libération. Il s’agit de Yi Seungman. Il abolit le concept de Danil Minjok au profit d’un nouveau concept qu’il créa et dénomma “Théorie d’un même peuple”. Le problème étant que le Minjok est le fruit d’une pensée communiste et qu’il fallait le détruire par tous les moyens. Yi Seungman est bien connu dans l’histoire politique de la Corée pour sa “chasse aux sorcières” concernant les partisans du communisme. Sa théorie d’un même peuple est basé sur une idéologie impérialiste japonaise de la race pure. Après la fuite de Yi Seungman vers Hawaii en 1960, le peuple coréen tenta à divers reprises de se battre pour instaurer la démocratie en Corée et ne plus subir aucune pression politique et militaire comme ce fut le cas sous les dictatures de Bak Jeonghee (instaurant de nouveau le concept de Minjok dans un but purement lié au sacrifice de soi-même pour la nation), de Jeon Duhwan et de No Tae-U. A la fin des années 80, le mouvement démocratique se transforme en mouvement nationaliste libéral sur base d’un mélange entre la jeune démocratie coréenne et d’un renouveau de la pensée Danil Minjok. Ce dont on peut être certain c’est que le nationaliste coréen de 50 ans aujourd’hui prônait la démocratie il y a 35 ans mais que le terme Gukmin définissant à l’origine, l’ensemble de la population d’un même pays, descendant alors d’un Minjok (une branche ethnique), fait référence de nos jours à la nation Han de Corée descendante du Danil Minjok. Cela n’a donc plus aucun rapport avec l’origine du mouvement. Il y a donc bien une manipulation historique utilisée à des fins de revendications nationalistes.

Thomas Galant

Joseon Sanggosa, 1931, Chaeho. Sin
Doksa Sillon, 1908, Chaeho. Sin

Photos:

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Thomas Galant

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