Réponse à La Tribune de Virginie Pradel dans Les Echos

16 avril 2020
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Voici la réponse de deux coréanophiles enthousiastes et d’une coréenne francophile” à La Tribune  de Virginie Pradel, publiée dans les Echos , le 6 avril 2020 : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-covid-19-et-tracage-ne-sacrifions-pas-nos-libertes-individuelles-1192463?fbclid=IwAR2hrRZ4ljSGACEiWsNKluHulVaLpWuvbDHRtHuSOt2pV-UXKEHO9vcbOrk

 

Alors comme ça la Corée aurait “une culture de l’’hypersurveillance et de la délation qui n’est heureusement pas encore la nôtre” ? Il existe un paradoxe coréen. Ces temps-ci, la Corée fait de plus en plus souvent parler d’elle, et pourtant on la connaît bien mal. On la résume souvent à deux ou trois clichés. Même les médias n’en parlent que pour en signaler les crises ou les “bizarreries”. De la différence culturelle pour beaufs en somme. Je vous félicite : vous venez d’apporter votre piètre brique au lamentable mur des idées reçues faciles pour briller en société. Va-t-on en rester là ? C’est peu probable.

Nos préjugés nous aveuglent. Sans compter cette dose de snobisme qui pense encore que la France est en position de donner des leçons. Moi j’étais tout gosse lors du bicentenaire de 1989, on m’a cosplayé à l’école avec un bonnet phrygien et on est ensuite allé planter un arbre, avec une capsule temporelle en-dessous. Ceux qui s’amuseront à la déterrer découvrirons peut-être les mots de Jean-Noël Jeanneney “Aujourd’hui la France n’a plus de message à adresser au reste du monde.”

De nombreux pays attendaient de Mitterrand à cette occasion, que la France dénonce symboliquement tous les régimes autoritaires : ils n’ont eu que le défilé de Jean-Paul Goude. “la fête des tribus planétaires”. Un slogan de pub. Décevant. Au programme de la parade : des Africains tous nus qui tapent sur des tam-tams, des Anglais en kilt avec des parapluies et des jets d’eau (lol), et j’ai pas vu le char de la Chine, mais je peux assez bien l’imaginer. Alors la Corée ? Obéissantes et disciplinés ? Sacrifiant toutes ses ”libertés publiques” à un objectif nationaliste ? Rasant les murs la nuit pour rejoindre une Kommandantur 2.0 ? C’est vraiment tout ce que vous avez trouvé en tapant “Corée+Virus” sur Google.

Et bien voilà ce que j’en pense : quand on prétend donner des leçons au reste du monde, on relit au moins une fois ses fiches avant. ¨Parce que les Coréens peuvent vous lire vous savez. Vous non, mais eux si. C’est ça déjà la différence. Et pas parce que votre article “ne serait pas disponible dans votre pays” masqué par je ne sais quelle censure d’Etat, juste parce que eux sont curieux et vous non.

Il semble si loin le temps où la France comptait des Loti et des Varat dans ses rangs. Tous les orientalistes ont disparus maintenant. Restent les clichés. Nos manuels d’Histoire ne se souviennent même pas d’eux. Et nous ? Vous pensez qu’on écrira quoi sur nous : “Tandis que l’Occident n’en finissait plus de s’effondrer, les passagers du bateau France, en plein naufrage, continuait de donner des leçons au monde entier…

Tout ce que vous avez accompli avec cet article c’est de dégoûter les derniers Coréens francophiles qui veulent encore croire à nos vieilles promesses. Encore une fois, vous ne les lisez pas, eux si. Alors comme on donne une leçon de libertés publiques à la première démocratie d’Asie, et on se sent chroniqueuse ? Très bien. Alors, eux ont destitué leur présidente lorsqu’elle leur a fait défaut. Un commentaire ? Nous pour destituer la nôtre il faudra d’abord qu’on l’élise. Les “écoles de la délation numériques” maintenant : vous avez vu jouer ça où au juste, sur NetFlix ? Les “netizens” en Corée sont apparus par la combinaison de deux choses : les réseaux sociaux et des journalistes qui ne faisaient plus leur travail. Ça ne vous rappelle rien ? Je ne comprends pas bien votre “reductio ab gestapum”, je pense que vous avez confondu la collaboration française avec une réaction citoyenne. J’en termine par votre “culture de l’hypersurveillance”, pardon la culture “ancestrale” de l’hypersurveillance (“Cela fait bien longtemps qu’ils ont mis de côté les libertés individuelles, si tant est qu’elles aient déjà existé…”). C’est vrai, que durant l’ère Joseon, tout sujet dès sa naissance voyait son existence compilée dans un grand registre policier… ah non, mince ! J’’ai confondu avec l’administration française. C’est vrai que nous avons créé la CNIL pour faire oublier le scandale de l’affaire SAFARI. “La chasse aux Français”, sacré article vous ne trouvez pas ! C’était dans les années 70 et à cette époque la presse était encore occupée à dénoncer les menaces, pas à tirer sur les amis.

Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, faite au moins deux recherches Google avant de prétendre donner une leçon de futur à un pays d’avenir, surtout si tout comme moi, vous appartenez à une nation du passé.                                                                                         

                                                                                                              Simon, ancien élève du CCC

En ma qualité de sud-coréenne, tout d’abord, je veux vous féliciter que votre article, sur la critique de la société coréenne face à la propagation du virus, soit publié dans les Echos.

Après l’avoir lu votre article, j’en suis restée bouche bée, parce qu’il m’a donné l’impression que vous n’y connaissiez malheureusement rien concernant la Corée sauf, peut-être, l’Expédition française en Corée de 1866. Si vous ne connaissiez pas l’invasion française de la Corée avant de rédiger votre formidable article, vous ne devriez pas avoir le droit de le publier dans les Échos. Avant de commencer à répliquer contre votre opinion sur la Corée, j’aimerais vous demander si votre tribune est représentative de l’ensemble des voix françaises et savoir si vous vous êtes rendue compte de ce que vous aviez fait au niveau diplomatique entre la Corée et la France.

Afin de fignoler votre tribune, vous vous êtes évidemment servie de notre méga moteur de recherche “Google”. Pourtant je ne reconnais même pas ce que vous avez déclaré sur mon pays. Selon votre huitième paragraphe “ Tandis que la Chine met en place depuis plusieurs années une surveillance numérique et une répression terrifiante de ses citoyens, la Corée du Sud fait de même… Elle est d’ailleurs devenue une deuxième championne de la surveillance et de la délation en tout genre, si bien que des milliers de Coréens sont formés dans des écoles dédiées aux techniques de traçage-délation” ……, Chez nous, vos propos ont tellement provoqué provoqué un grand tollé contre vous et la France. Actuellement étudiante sud-coréenne en LEA anglais-espagnol, j’ai eu l’occasion de prendre des cours de Libertés Publiques à la fac. Bien sûr que la culture et les coutumes coréennes sont très différentes des françaises, mais ce qui me choque, c’est que nous n’avons pas une culture de l’hyper surveillance et de la délation. Les Coréens ne sont pas formés dans des écoles dédiées aux techniques de traçage-délation.

Ensuite, d’après votre phrase suivante “Cela fait bien longtemps qu’ils ont mis de côté les libertés individuelles, si tant est qu’elles aient déjà existé”, cela m’a tellement fait marrer. Au fond, vous faites un grande erreur de compréhension sur notre démocratie. Si le pays du matin calme mettait sur pied une culture de l’hyper-surveillance et de la délation, le coronavirus pourrait bien essayer de se propager à travers mon pays natal, le nombre des cas confirmés du coronavirus en Corée pourrait même évincer celui de France. Mais, en réalité, le gouvernement démocratique coréen a bien infléchi la courbe du nombre des malades atteints du Covid-19, juste avant que notre homologue français ait instauré le confinement en vue de contenir le virus. D’ailleurs nous avons bien fait de respecter les gestes barrières en prenant la distanciation sociale les uns des autres tandis que certains d’entre vous ne les respectent pas au risque de la vie des autres comme ceux qui travaillent en première ligne.

A cela s’ajoute que, juste après votre rédaction, des coréens commencent à détester la France, vu tous les commentaires sur votre compte twitter et sur le principal site portail des coréens “Naver”, voire ils ne veulent plus que le gouvernement coréen envoie des masques chirurgicaux, des gels hydroalcooliques, des gants chirurgicaux et des kits de dépistage à la France. Vous avez déjà évidemment entendu parler de la qualité de tous nos produits. Vous avez bien dit que le tracking coréen empiète sur les libertés individuelles, mais vous devez vous apercevoir que votre article était parfaitement offensant pour un pays qui a délibérément fait le choix de l’intérêt collectif pour sa population. Vous devez absolument demander pardon au peuple coréen !

Notre démocratie s’est bien épanouie depuis le soulèvement populaire de Gwangju 1980 et la première élection démocratique après le régime militaire de Chun Doo-Hwan. D’ailleurs, en dépit de la menace de la diffusion du virus , les élections législatives du 15 avril en Corée du Sud se déroulent sous haute surveillance sanitaire à l’aide du civisme de la population tandis que le second tour des élections municipales a été reporté sans date fixée. Voilà c’est grâce à notre bras de fer pour la démocratie. De plus le printemps est bien arrivé, pourtant votre pays est bien confiné, qui peut donc sortir de chez soi sans attestation déplacement dérogatoire? C’est une restriction des libertés individuelles. Alors que chez nous, nous pouvons sortir de chez nous à tout moment et puis la paperasse “ attestation déplacement dérogatoire” n’existe toujours pas.

En fin de compte, cela me rappelle une citation que je veux vous partager “ la Liberté individuelle n’est nullement un produit culturel”. Je vous demande de présenter vos excuses auprès de mes compatriotes et de ne pas sous- estimer la Corée. Je suis sûre que vous regretterez ce que vous avez fait… 

Harin, étudiante à la Sorbonne Nouvelle

 

 

Madame, la triste bêtise que vous avez montrée est d’autant moins acceptable que vous n’êtes pas sans connaissance et sans audience. En tant que française, je ne peux accepter de voir en moins de quelques semaines de frénésie apeurée, mes concitoyens traînés ainsi dans l’opprobre des citoyens du monde.

Ce fut d’abord le continent africain qui reçu pour la énième fois l’humiliation d’être cité en cobaye. Puis le recueillement chinois fut tourné en dérision à coups de jaunisse pokementeuse. Et maintenant la Corée du Sud et Taïwan, grands exemples d’efficience en terme de gestion de la pandémie.

Trop c’est trop ! Si tribune est accordée à nos voix, ne doivent-elles pas faire montre d’intelligence. Ces affronts constants à l’ailleurs sont une insulte à notre intégrité culturelle. Et si vous êtes apte à apparaître à la face du monde en citant Taïwan et la Corée du Sud comme des cultures de l’hypersurveillance, ne craignez plus que la France apparaisse dès lors comme la culture de l’illettrisme et de l’ignorance.

Loin est le temps où nos lumières pouvaient se targuer de faire rêver le monde et la suffisance dont on s’émeut égocentriquement réfère à un réalité qui s’est tue un siècle auparavant. Si notre siècle est capable de produire un Jang Yeong-Sil, francophone, ce sera grand honneur, mais sa nationalité ne sera sans doute pas de blanc, de bleu et de rouge.

Nous, nouvelle génération biberonnée à la globalisation, n’accepterons pas ces écarts outrageants et répétés des élites médiocratiques qui discréditent sur le long terme, nos identités de français, d’européens et de terriens.

Et s’il faut le résumer en un mot, que je vous prie de faire passer à vos compères :

T A I S E Z – V O U S ! 

                                                                                                                Hélène, ancienne élève du CCC

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