Interview : Mingi Jung, l’homme à la machine à coudre…

11 mai 2014
Arts, Interviews

ming

 

Photo : Higi Jung

 

Cela fait déjà un an qu’Inside Corea a eu le plaisir de découvrir le travail de MinGi Jung, un jeune artiste coréen originaire de Séoul. L’outil qu’il utilise pour créer ses œuvres est des plus surprenants puisqu’il s’agit d’une machine à coudre. Intrigués, nous avons souhaité en savoir plus sur son parcours. MinGi a gentiment accepté de nous recevoir et de répondre à notre curiosité…

 Inside Corea : Etre un homme, coréen qui utilise une machine à coudre pour exprimer ses émotions et ses réflexions… Est-ce que tout cela est vraiment compatible dans la société coréenne telle que nous la connaissons actuellement ?

MinGi Jung : Tout à fait. Je ne me suis jamais posé la question de mon sexe pour coudre. La machine à coudre a toujours été une évidence pour moi. Il est certain que j’ai reçu l’influence de ma mère, artiste elle-même, spécialiste du patchwork. On peut dire que j’ai grandi avec la machine à coudre mais cela ne fait véritablement que 5 ans que je travaille avec .

La machine est un repère pour moi qui sert à équilibrer la vie et notamment qui sert à équilibrer le cœur. Un équilibre aussi bien entre la mère et son fils, la femme et l’homme, la Corée du Nord et la Corée du Sud. Beaucoup de personnes travaillant dans l’usine de Keasung utilisent la machine à coudre quotidiennement… Je me suis aperçu récemment que mon travail équilibre ma vie. J’ai beaucoup du mal à vivre tout ce qui peut avoir un côté extrême. Pour moi, mon travail est une des clés des plus importantes pour être équilibré. C’est dans l’équilibre qu’on ressent la liberté de la vie. Sans être boudhiste, je pense que mon travail s’inspire de la mentalité zen qui apporte un bon équilibre à l’homme.

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 Inside Corea : Vos œuvres dévoilent une impressionnante maîtrise des traits humains. Avez-vous reçu une formation artistique particulière ?

 MinGi Jung : Absolument pas ! Si dessiner est un plaisir depuis très jeune, l’école n’a vraiment pas été ma passion. Mes études en multimédias et design n’avaient pas vraiment de rapport avec la couture même si je pense qu’elles m’ont été utiles par la suite.

Le principe de suivre des cours de dessin dans un but précis et académique va pour moi à l’encontre de ce qu’ exprime le dessin, une forme de liberté et de libération. Tout ce qu’on nous propose lors des études et souvent figé et nous oblige à nous glisser dans un joli moule où il paraît difficile d’exprimer ses pensées. Je m’oppose à ce système.

Ce sont surtout mes différents voyages, mes rencontres et l’observation des personnes qui m’ont aidé à progresser dans mon art.

Tout a commencé lors de mon service militaire à la DMZ. Ma mère m’envoyait régulièrement des morceaux de tissu sur lesquels je me suis amusé à dessiner mes camarades, mes idées. C’est aussi en voyant les insignes brodés sur les uniformes que la couture est devenue une évidence pour moi. Désormais, je ne me déplace plus sans tissus avec moi. Ce sont mes carnets de voyage sur lesquels je note ce que je vois des personnes ou des espaces qui m’entourent que ce soit en Corée ou à l’étranger. Dessiner, coudre permettent de marquer des moments et d’  « archiver » ces moments. Cette notion d’archive est primordiale. Le trait du fil équivaut à un trait de dessin, des traces de fils, des traces des moments, du temps qui passe…

Inside Corea : Pouvez- vous nous indiquer plus précisément les sujets de réflexion évoqués dans votre travail  ?

MinGi Jung : Je travaille souvent par séries . « Humain et Nature », « Circulation », « Illusion » sont des séries dans lesquelles j’étudie le principe du mécanisme, de la composition et de la conception de la vie. Par exemple, dans la série « Circulation », je reprends le cycle de l’eau. Je voudrais ainsi montrer que même si elle prend une autre forme, l’eau existe toujours dans son essence. Exister dans une autre forme ou dans une différente situation en restant soi-même est au cœur de mon travail. Je pense que tout cela ressemble à la construction de la vie. J’ose croire que l’existence change simplement d’image car j’ai peur de la mort. C’est après la mort d’un ami que j’ai commencé à me poser des questions sur ce qu’il pouvait bien se passer après ma mort. M’inspirer du bouddhisme est un moyen d’interprétation de la vie et de la foi qui me permet de surmonté les difficultés de la vie.

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Inside Corea : Est-il facile pour vous de vivre de votre art ?

 MinGi Jung : Bien sûr que cela n’est pas très facile. Il faut bien pouvoir manger et vivre et mon travail à lui seul, tel que je le conçois ne suffirait pas. Je m’interroge et m’inquiète sur mon avenir et la dureté de la vie. J’apprends à modifier mon travail quand cela est nécessaire et à m’adapter. Il m’arrive de m’impliquer dans des projets plus porteurs. Je refuse cependant de perdre mon travail artistique pour des raisons financières. Ce n’est donc pas très facile mais jusqu’à présent ce n’est pas trop dur non plus. Mais pour moi, ce qui compte c’est avant tout le présent ! Ne pas penser au passé ni à l’avenir car je ne vois aucune évolution. C’est le présent qui m’intéresse et m’aide à avancer dans mon travail auquel je veux rester le plus fidèle possible.

 Inside Corea : Vous avez réalisé votre premier voyage en France l’été dernier et avez exposé vos œuvres à Paris. Quels souvenirs en gardez-vous ?

 MinGi Jung : J’ai beaucoup observé la France et les Français. Je suis envieux de leur mode de vie, de l’aisance dans leur attitude ; cette attitude et cette assurance qu’on trouve de moins en moins en Corée. Le Français en général gère sa propre vie et est libre de ses choix. Cette liberté manque en Corée. La liberté de l’amour par exemple. L’amour paraît si simple en France, on ne se pose pas vraiment la question des différences des personnes . Les Français n’ont pas peur de la différence, ni de la diversité… L’ amour en Corée est plutôt une sorte de travail, cela est très fastidieux pour y arriver car tout est régi par des codes auxquels il est difficile d’échapper…

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Photo : Dior Sa

Inside Corea : Qu’appréciez-vous particulièrement en Corée ?

MinGi Jung : Les Coréens et surtout les personnes âgées. Il n’y a pas si longtemps, nous avions une galerie familiale avec pignon sur rue. Les personnes âgées du quartier s’arrêtaient beaucoup dans notre galerie et n’hésitaient pas à me donner des conseils. J’ai trouvé cela vraiment touchant d’autant plus que je me dis que ces personnes ont été jeunes un jour…

Bien que beaucoup s’en offusqueront, je dirais que je recommande le service militaire. Étant basé à la DMZ, vous pouvez imaginer combien la tension était grande. Cette tension a été le fruit d’une grande réflexion : pourquoi le soldat d’en face est-il mon ennemi ?… Le service militaire m’a énormément aidé à réfléchir à de nombreux sujets… J’ai transformé ma tension en réflexion ce qui a été une expérience très riche pour moi.

Je voudrais également évoquer la langue coréenne, le hangeul. J’y suis très attaché et notamment à l’art de la calligraphie, un vrai bijou.

Inside Corea : Un grand merci à vous de nous avoir accordé cet entretien! Nous ne manquerons pas de suivre vos prochains projets.

 MinGi jung : « Merci ! » (En Français!)

 

Propos recueillis par Caroline Boullay et Seong Hye Hong

 

Pour en savoir plus sur Mingi Jung et son travail, nous vous invitons à cliquer sur les liens suivants :

Facebook : https://www.facebook.com/meankeyjung?fref=ts (compte personnel)

Youtube : http://www.youtube.com/user/jungmeankey

Pour information, Mingi est le grand frère d’ Higi dont nous vous avions déjà présenté le travail de photographe (Frida Kahlo).

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