Une balade coréenne…

10 février 2017
Découvrir, Société

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Je ne me rappelle plus vraiment du visage de mon père. Comme si mes yeux voulaient oublier ce que mes oreilles se rappelaient. Les cris de fureur de l’un et de douleur de “l’autre”.

Je n’avais que quatre ans lorsque cela a commencé. Comme si j’étais née à ce moment là. Ma soeur de deux ans plus jeune n’en parle jamais.

Je la berçais, cachées sous la couverture abritant nos deux corps grelottant de peur, et une radio peinant à cacher la valse que menait mon père sur notre mère.

Pourquoi mon père buvait, et ma mère trinquait ? Pourquoi n’est-elle pas partie la première fois? Nombre de questions, qui n’attendent pas de réponses, nous ajoutant à des chiffres, des statistiques ordinaires d’un quotidien qui l’était moins. J’aurais préféré qu’il eut préféré les virgules aux poings.

A mes 11 ans, ma mère décide de sauter le pas. La fois de trop peut être, comme si elle n’avait pas eu assez avant ? De cette époque, je ne me rappelle que du ciel et de la musique. Le ciel, au moins, n’est jamais rouge, et n’a pas de bosses.

Lorsque je pose une question, ma mère me dit :

“C’est le passé, tu veux me tuer? Ça ne te regarde pas ! “

Pourtant… J’ai pris la place de ma mère. Elle tient le rôle du père. Psychologiquement la violence dûe à la pression familiale est tout aussi corrosive.

Sois une bonne fille. Réussis tes études. Veille sur ta soeur. Souris devant les gens. Ils ne doivent surtout pas savoir. Et si ça ne va pas… Fais comme si. Ou reste à la maison. Et si ça ne te va pas, fais ta vie et sors de ma maison. Trouves-toi un mari. Tu as 29 ans. Qu’attends-tu ?

Mon histoire n’est qu’une balade coréenne de plus. Peut-être m’avez-vous déjà croisée au détour d’une rue, peut-être, êtes-vous une de mes amies ou amis, mais finalement, en Corée, personne ne se connaît vraiment.

Dans un an, je serai psychologue. Ai-je fait cela pour m’analyser ? Pour obtenir des réponses ? Pour pardonner ?

Ma mère n’est pas mauvaise. Ce n’est qu’une femme célibataire en Corée, mariée d’un commun accord à un homme qu’elle n’aimait pas. La route où elle s’est promenée lui semble peut-être sans fin… Nous aime-t-elle ? Sommes-nous dans cette boîte à regrets que l’on aimerait fermer à jamais ?

Je ne saurai jamais. En Corée, nous ne parlons pas de ce genre de choses. Elle est ma mère.

Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte? Mon père est policier.

Ryosei

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